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Tribune1. Merci aux cultivateurs

Un texte de Michel BOUTET en ouverture du Colloque du 19 juin à Givet, une respiration ou plutôt une inspiration après la projection du Film documentaire "Il n'y a pas de Colin dans le poisson"réalisé par Les Yeux d'IZO

Merci aux cultivateurs.

Je me souviens que Monsieur Brémaud, instituteur républicain égaré à l'école libre, ne nous comptait pas de fautes pour les mots de patois que nous utilisions dans nos rédactions. Il nous expliquait même que nous étions "bilingue en quelque sorte". Mon père, qui savait feindre l'ignorance, de commenter : "Bilingue en quelque sorte ? Eh ben, manquait plus que ça !"
Manquait plus que ça à rajouter à mes étranges manies, écrire dans des carnets ou chanter à tue-tête dans une ancienne écurie à chevaux vaguement transformée en théâtre par mes soins.

Au collège Saint-Stanislas, l'abbé Antoine était plus cinéphile que curé. Je ne l'ai jamais entendu parler de religion. Il était petit, le bas de sa soutane trainait par terre et portait les preuves de sa négligence : boue ou poussière, selon la saison. Il avait aménagé une salle de spectacle où j'ai découvert, pour cinquante centimes la séance, le meilleur du cinéma français.

A la maison, trois bouquins calaient les armoires, cependant nous possédions un centre culturel. Cela s'appelait le poste. Des milliers d'images s'échappaient quotidiennement de là.
Un jour, j'ai remarqué une voix qui semblait bougonner tout en parlant de fleurs, de nonnes et de putains. Plus tard, j'ai su que cette voix était celle d'un natif de Sète. Il m'a fait ouvrir cent fois le vieux dictionnaire familial. Visiblement, ce fils de maçon ne tenait pas l'intelligence des autres pour perdue d'avance. *

Il y avait un vrai théâtre au lycée Saint-Joseph, avec toute la machinerie, les herses, les rampes, les passerelles, et cette grande manivelle qu'on tournait pour envoyer la lumière. Mes incompatibilités avec le football me faisaient m'y réfugier pendant les récréations. Là, un pion nous  initiait au mime, à l'art dramatique et même à la danse russe. Etant le plus léger, j'avais en charge d'exécuter le saut carpé à un mètre du sol, comme on voit sur les photos des disques des Ballets Moïsseïev. Ce pion s'appelait Michel Juliot. Nous l'avons surnommé Julius, puis Caesar, et, pour finir, Caius : nous avions des lettres et le faisions savoir.
J'ai revu Caius il y a quelques années, il était à deux jours de sa retraite de directeur de maison des jeunes et de la culture. Il tenait beaucoup aux deux.

Couëron, en aval de Nantes, est une ville ouvrière. On y parle une quinzaine de langues. Dans les années quatre-vingt, Sylvette Poibeau s'est battue, comme font les femmes souvent, avec conviction, rigueur, en compromettant habilement ses colistiers du parti socialiste. Grâce à elle, la poussiéreuse Salle Jeanne d'Arc, où s'épuisaient quelques écoliers dans des saynètes fatiguées, est devenue le Théâtre Boris Vian. Trente ans plus tard, ce théâtre ne désemplit pas. Sylvette ne le sait pas, mais elle a gagné.

Pendant ce temps, la télévision, qui nous flatte pour mieux nous mentir avant de nous submerger d'automobiles et de savon**, ne dit pas, elle n'y a pas intérêt, que les gens de ce pays n'ont jamais été aussi nombreux à sortir de chez eux, où les contraignait quelle fatalité ? pour aller vers le monde, plonger dans les cosmos de Zao Wou-Ki, s'abreuver de Rimbaud jusqu'à l'ivresse, aller paisibles dans les méandres du fleuve Shakespeare, apprivoiser les nuits de Moussorgski, démasquer Buster Keaton,  réinventer Mozart qui aime tellement ça, puis filer deux thunes à une chanteuse de bastringue qui deviendra piaf quand les ailes auront fini de lui pousser, affirmer enfin que ce monde est à tout le monde, dire bien haut avec Monsieur Eluard que "l'honneur de vivre mérite qu'on vivifie".

Et mon père ajouterait : "Je t'ai appris la politesse. Tu devrais bien dire merci à tous ces gens-là, tous ces cultivateurs."

Michel Boutet. 17 juin 2010.


*  M. Boutet "Chanson peu académique"
** F. Leclerc "Un an déjà"

A lire également 2. Colloque du 19 juin 2010 à Givet : la synthèse •  Perspectives pour les structures et les projets culturels en Ardennes - Samedi 19 juin 2010, 80 acteurs culturels du département des Ardennes et plus largement de la région Champagne-Ardennes, artistes, responsables politiques, administratifs ou associatifs se sont réunis à Givet, dans la magnifique salle du Manège, à l’appel de Côté Cour.À Zaïna visite les Ardennes • 12 représentations, 8 lieux Des hommes et des femmes très impliqués dans le fait de faire venir cette drôle de bonne femme enturbannée par l’arc en ciel jusque sur les bords de Meuse ou dans une petite maison sur la colline… Des directeurs de structures, des enseignants, des élus, des bénévoles, des techniciens très Quelles perspectives • pour les structures et les projets culturels en Ardennes ?C'est le thème de la journée d’étude et d’échanges que Côté Cour organise le 19 juin 2010 à Givet:Contrairement aux idées reçues, le département des Ardennes bénéficie d’un choix exceptionnel d’activités culturelles décentralisées, fruits de l’action concertée de nombreux bénévoles et ENTRE PETITS & GRANDS 2009/2010 • 6 ème Saison culturelle de la Communauté de Communes du Pays SedannaisVoilà une nouvelle saison qui s'ouvre avec encore de bien belles promesses d'émotions et d'émerveillement pour le jeune public du Pays Sedanais. Le coup d'envoi sera donné le dimanche 20 septembre, salle Marcillet à Sedan, par la  troupe tchèque "Spejbl
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